La communauté de Djerba, « l’île des kohanim ».

djerbaLa présence juive dans ce pays est très ancienne, et remonterait selon diverses sources aux rois David et Chelomo. Une autre hypothèse ferait des Juifs de Tunisie et, en particulier de ceux de Djerba, des descendants de la tribu de Zevouloun, arrivés sur les côtes tunisiennes il y a de cela entre 2 500 et 3 000 ans, et donc contemporains du Premier Temple. A ce titre, il est intéressant de remarquer qu’une légende locale fait de l’île de Djerba une partie d’Erets Israël qui aurait dérivé vers la Tunisie. En tout cas, ceci a des répercussions halakhiques intéressantes dans la mesure où, fait quasi unique dans la gola, jusqu’à aujourd’hui les habitants de Djerba se comportent comme en Erets Israël et commencent à dire dans la prière quotidienne le texte de la saison des pluies, barekh ‘aleinou, à la place de celui de l’été, barekhenou, dès le 7 ‘hechvan, au lieu d’une période de soixante jours depuis la teqoufa de tichri, comme il est de rigueur à l’extérieur d’Erets Israël.

Cette communauté resta fidèle de tout temps au judaïsme, comme en témoigne le Rambam en 1165, qui mentionna dans une lettre à son fils la profonde dévotion de la communauté de Djerba. Néanmoins, l’étude de la Tora resta au cours des siècles à un niveau relativement limité jusqu’à la fin du XIXe siècle, date à laquelle les Sages djerbiens prennent le pas sur ceux de Tunis, donnant à Djerba la prééminence de la Tora en Tunisie.

Une tradition retrace une lettre d’Ezra le scribe pour encourager les Juifs à venir s’établir à Jérusalem et y reconstruire le Temple, mais il essuya un refus des kohanim et leviim djerbiens. Ezra les maudit alors, eux et leur descendance : ils ne seraient pas admis à se tenir devant D. et à accomplir le service divin durant toute la période du Second Temple. Particulièrement, tout levi venant résider sur l’île devait mourir. Ces malédictions ont entraîné, jusqu’aux années 1920, qu'aucun d'entre eux ne résidait sur l’île pour plus d’un an, de peur de la malédiction d’Ezra. A l’époque récente, les kohanim étaient concentrés dans la ‘hara seguira, le petit quartier de Djerba, par opposition à la ‘hara kabira, le grand quartier de Djerba, où vivaient les Israël. Comme nous l’avons vu, ces kohanim du lieu ont conservé des traditions précises quant à leurs origines, et une autre tradition veut que les premiers d’entre eux s’étaient enfuis pour Djerba au moment de la destruction du Temple, emportant avec eux une de ses portes, d’où l’appellation de leur communauté : haDélet, aujourd’hui déformée en haDéguet, le nom actuel de la ‘Hara seguira, en tout cas selon certaines opinions. Constatons aussi un fait intéressant : les kohanim ne se mariaient qu’entre eux afin de conserver leur filiation, qui est pour eux une source de fierté jusqu’à ce jour.

Les deux quartiers constituaient en fait des agglomérations distinctes, éparpillées sur l’île. Dans la ‘Hara kabira, la communauté était organisée de la manière traditionnelle : les besoins communautaires étaient couverts par un impôt mensuel, dont le versement était obligatoire pour obtenir les services nécessaires, tels que le mariage, la circoncision, ainsi que par un impôt de 25% sur la viande. Dans la ‘hara seguira, la vie était organisée autour de la fameuse synagogue de la Ghriba, le joyau de Djerba. Par exemple, une curieuse tradition locale interdisait à toute autre synagogue que la Ghriba de posséder un Séfer Tora ! Tout le monde devait donc s’y rendre pour suivre la lecture de la Tora pendant la semaine ou les jours de fête. Les besoins financiers de cette communauté étaient couverts en partie par les dons des touristes et pèlerins qui visitaient la Ghriba, d’ailleurs remise à neuf il y a cent soixante ans suite à des déprédations causées par les conquérants espagnols au XVIe siècle, bien qu’elle fût ensuite restaurée. Aujourd’hui, il reste environ 700 Juifs à Djerba, tous concentrés à la ‘Hara kabira.

La Ghriba n’est plus en usage régulier, mais elle reste un haut-lieu de tourisme et de pèlerinage, en particulier au moment de Lag Ba’Omer, où de nombreux Juifs s’y rendent, à l’image du pèlerinage de Meron, en Galilée.
Il faut préciser que cette communauté est restée attachée strictement à la Tora et aux mitswoth, de toute l'antiquité et jusqu’à aujourd’hui même. Au XIXe siècle, l’étude de la Tora fut toujours de mise pour tous les hommes, en tout cas, jusqu’à l’âge de 12-13 ans, âge auquel les jeunes gens allaient travailler, ce qui limitait leur étude durant le soir et le Chabbath, en général. Même au XXe siècle, grâce à la force de la tradition toranique millénaire de Djerba, la laïcité ne parvint pas vraiment à s’implanter dans l’île.

La première école laïque, rattachée à l’Université hébraïque de Jérusalem, ne fut ouverte qu’en 1943, et son influence essentielle fut d’encourager certains jeunes à faire leur ‘Alya. Il faut dire que les Djerbiens firent preuve d’une grande sagesse dans leur politique communautaire : au contraire des Juifs de Tunis, et de ceux de la quasi-totalité du bassin méditerranéen, ils refusèrent d’accepter la présence sur l’île d’une école de l’Alliance israélite universelle. Comme nous le savons, l’Alliance a été dans ces communautés l’un des vecteurs essentiels, si ce n’est le principal, de la culture occidentale, de l’assimilation, de l’acculturation et de l’abandon massif de la Tora, des mitswoth et d’un mode de vie juif en général.

Les Djerbiens allèrent même jusqu’à promulguer un décret perpétuel contre la présence sur l’île d’une école juive laïque, au profit du système traditionnel du ‘Heder. Dans les conditions actuelles, au vu de la demande à laquelle ces ‘Hadarim ne répondent plus toujours, il serait peut-être intéressant d’en ouvrir un, basé bien sûr sur l’orthodoxie, mais les notables de la communauté ont refusé une démarche dans ce sens, bien qu’étant soutenue par le rav ‘Ovadia Yossef.

Djerba donna au peuple juif de nombreux rabbins de valeur, dont les plus importants au cours du XXe siècle furent rabbi Moché Khalfon Cohen, probablement le plus grand au vu de l’étendue de ses connaissances et de sa personnalité, mais aussi rabbi Mordekhaï Améyis Cohen, le premier Djerbien à devenir grand rabbin de Tunisie, rabbi ‘Haïm ‘Houri, le responsable de la résistance contre l’influence néfaste des valeurs occidentales, en particulier, en tant que grand rabbin de Gabès, ou rabbi Matslia’h Mazouz, le fondateur, en 1962, de la yechivath Kissé Ra’hamim, que son fils dirige aujourd’hui à Bené Braq après son transfert en 1971, et l’un des principaux centres de l’étude tunisienne dans le monde. Cette yechiva publie aussi une revue toranique du nom de Or Tora depuis trente-six ans, assurant ainsi la relève de la grande tradition djerbienne dans le domaine de l’imprimerie et de l’édition de littérature toranique. Elle a un site internet en français, kisserahamim.fr.st.

Des centaines de livres religieux ont, en effet, été publiés à Djerba, car les rabbanim locaux utilisaient l’imprimerie comme moyen de subsistance. Cette particularité a fait de Djerba l’un des principaux centres juifs de l’impression, bien au-delà de son poids démographique, qui resta dans l’ensemble, somme toute, modeste. Cette communauté se maintiendra donc avec une grande tradition jusqu’au XXe siècle le départ de la quasi-totalité des Juifs de Tunisie, pour l’essentiel vers la France et Israël, où les anciens Djerbiens perpétuent fièrement leur héritage.

Bibliographie

- Malkhei Tarchich, Binyamin Refaël Cohen, 1986. Cet ouvrage retrace la vie des principaux rabbanim tunisiens et leurs œuvres, depuis la période talmudique jusqu’à nos jours.
- Kountrass, numéro 34, mai-juin 1992, dossier spécial complet sur le judaïsme tunisien.
- Yahadouth ha-ï Djerba, Ya’aqov Hazan, Beer Cheva, 1977.
- Pinkas HaKehiloth Louv veTunisia, éd. Yad Vashem, 1997. Voir pages 325 à 343 et 496 à 498 pour Djerba.
- Brith Kehouna de rabbi Khalfon Moché HaCohen, toutes les coutumes halakhiques de Djerba.
Djerba Yehudit, Boaz Haddad, Jérusalem (en hébreu).
- L’imprimerie hébraïque de Djerba, thèse de doctorat de Jacqueline Fraenckel, 1982 (on la trouve au Mahon Yad Ben Zvi, à Jérusalem) .

La communauté juives de Djerba, secrets d'une pérénité - Gabriel Qabla
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